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L’évangile et la spiritualité dans l’Église

Atelier au séminaire IBG (Institut Biblique de Genève) « Un ministère centré sur l’évangile » (mai 2012)

 

Qu’est-ce que la spiritualité ?

 

La notion de spiritualité (du latin ecclésiastique spiritualitas) comporte aujourd’hui des acceptations différentes selon le contexte de son usage.

 

  • Elle se rattache traditionnellement à la religion dans la perspective de l’être humain en relation avec un être supérieur (Dieu).

 

  • Elle se rapporte, d’un point de vue philosophique, à l’opposition de la matière et de l’esprit ou encore de l’intériorité et de l’extériorité.

 

  • Elle désigne également la quête de sens, d’espoir ou de libération et les démarches qui s’y rattachent (initiations, rituels, développement de la personne, Nouvel-Âge).

 

  • Elle peut également, et plus récemment, se comprendre comme dissociée de la foi en Dieu, jusqu’à évoquer une « spiritualité sans Dieu ».

(André Comte-Sponville se décrit comme un athée qui se délecte de mystères                         en proposant que la spiritualité consiste à vivre pleinement l’ici et le                                     maintenant).

 

 

Concrètement, quelle est la spiritualité telle que nos contemporains la conçoivent ? Cette liste est forcément subjective, mais je propose que les caractéristiques suivants se retrouvent fréquemment aujourd’hui :

-       la recherche du bien-être (la paix intérieure, être zen …) car le monde visible et matérialiste ne satisfait pas

-       le besoin de vivre des expériences dans l’immédiateté puisqu’un choix de spiritualité ne peut être validé que par le ressenti

-       le vécu personnel, voire individualiste (être soi-même)

-       un désintérêt pour une existence après la mort car cette spiritualité concerne surtout la vie terrestre

-        mystique (la méditation, le yoga …)

-       une approche syncrétiste (peu importe la cohérence de la spiritualité panachée qui emprunte des éléments à beaucoup de traditions religieuses ou spirituelles, car seul compte le résultat concret dans sa vie).

 

Une spiritualité spécifique centrée sur l’évangile existe-t-elle ?

 

La spiritualité typique de nos contemporains me semble bien loin de la spiritualité néo-testamentaire. Celle-ci se caractérise par les deux éléments suivants qui sous-tendent d’ailleurs toutes les pistes pratiques qui seront évoquées dans cet atelier.

 

Tout d’abord cette spiritualité évangélique concerne le salut. Il s’agit d’une foi qui s’appuie sur des affirmations qui ont trait à la réalité objective (des événements historiques). Le salut n’a pas de sens en-dehors de la mort, l’ensevelissement et la résurrection de Jésus (voir par exemple 1 Corinthiens 15 v1-9). La foi en ce Jésus a comme effet le pardon des péchés, la réconciliation avec Dieu et la vie éternelle reçue par la grâce.

 

Ensuite la spiritualité biblique est relationnelle et met en avant l’amour véritable puisque le Dieu qui se révèle comme trinitaire est amour (1 Jean 4.8). On constate donc que tout rituel ou tout interdit qui n’est pas guidé par le relationnel est à l’opposé d’une spiritualité centrée sur l’évangile. L’imposition de certains aliments ou certaines tenues vestimentaires, par exemple, est loin de l’essentiel de la spiritualité biblique, et peuvent même s’y opposer (« Ils  ont, en vérité, une apparence de sagesse, en ce qu’ils indiquent un culte volontaire, de l’humilité, et le mépris du corps, mais cela est sans valeur réelle et ne sert qu’à satisfaire la chair » Colossiens 2.23). Cette spiritualité relationnelle se vit à tous les niveaux :

 

  • La relation avec Dieu. « La vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi le seul vrai Dieu et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ » (Jean 17 v3). Cette relation passe par l’obéissance à ses commandements et la confiance en ses promesses – autrement dit en vivant selon tout ce que Dieu a révélé sur lui-même dans les Écritures. Ce désir de connaître Dieu est le cœur de la spiritualité néotestamentaire : il ne s’agit pas de se mettre soi-même au centre du monde, en cherchant Dieu pour nos propres besoins, mais de reconnaître Jésus comme Roi des rois et Seigneur des seigneurs.

 

  • La relation avec les frères et sœurs en acceptant les différences (« Accueillez-vous donc les uns les autres comme Christ vous a accueillis, pour la gloire de Dieu » Romains 15.7).

 

  • .. et plus largement les bonnes relations avec « mon prochain » que je dois aimer, comme Jésus l’a souligné !

 

 

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À partir de ces éléments fondamentaux, cet atelier proposera six façons de vivre concrètement cette spiritualité dans nos Églises en indiquant quelques pistes pour les mettre en œuvre dans le contexte actuel.

 

 

Ü 1) L’émerveillement

 

La louange est-elle la forme de spiritualité évangélique par excellence ? Que penser par rapport à la tendance d’un retour à des formes liturgiques ? Quelle place pour l’audio-visuel au culte ?

 

Il me semble en effet qu’il existe le danger d’une pratique spirituelle étriquée. Nos cultes jouent souvent sur un registre relativement limité et prévisible. Il arrive fréquemment que je ne trouve pas de chant qui corresponde à ma prédication, quel que soit le recueil que j’épluche ! Pour moi, une des pistes pour éviter la banalisation spirituelle, c’est de demander à Dieu qu’il nous accorde la capacité de nous émerveiller de son amour et de sa grâce, de sa création et de la nouvelle création.

 

Pour amener les chrétiens à s’émerveiller, rien n’empêche de sortir des ornières de ce que l’on considère normal et prévisible lors d’un culte. Par exemple, il y a quelques semaines, juste avant le repas du Seigneur, j’ai projeté un bout de film sur les premiers astronautes à mettre le pied sur la lune. L’un d’eux avait effectivement célébré la Cène juste avant de quitter le LEM (le module lunaire) – c’était émouvant. Une autre fois, nous avons regardé des textes sur le thème de l’agneau dans la Bible avant de projeter à l’écran la photo d’une sculpture moderne représentant un agneau sacrifié – que nous avons regardé tout en écoutant l’Agnus Dei de Bach. Plus terre à terre, un dimanche d’automne, j’ai distribué des feuilles ramassées la veille à toutes les personnes présentes au culte, en leur demandant de contempler leur feuille pendant cinq minutes, en silence, afin d’apprécier la forme, les couleurs, les nervures de ce tout petit échantillon de la création ! Le Dieu créateur nous permet d’être créatifs !

 

Que penser alors de ce retour à la « liturgie » que vivent certaines églises émergentes dans les pays anglo-saxons ? Il est vrai que notre liturgie dominicale « libre » peut devenir par trop prévisible, mais il ne me semble pas très facile d’introduire certains éléments liturgiques dans les Églises francophones à cause de leur forte résonance catholique. Cela dit, des moments à aménager dans le culte qui permettent la méditation, même des plages de silence, pourraient être fort utiles dans un monde qui nous entoure de bruits et de musique du lever du soleil à son coucher. Mais le sevrage risque d’être brutal pour ceux qui ne peuvent pas imaginer un monde sans oreillettes ! Enfin, il existe un élément liturgique que l’on peut inclure sans problème, à mon avis, dans un culte évangélique : le fait de réciter le symbole des apôtres. Ce texte est utile à la fois pour unir les membres de l’Église et pour leur fournir un enracinement historique en bâtissant un pont entre les temps apostoliques et notre époque.

 

Par ailleurs, il est important de distinguer entre l’émerveillement et le merveilleux. Le merveilleux, c’est ce qui sort de l’ordinaire, c’est s’éloigner de la vie de tous les jours pour chercher Dieu dans l’inhabituel, d’où une recherche constante de miracles ou de manifestations spectaculaires. En revanche, pour s’émerveiller, il faut commencer avec quelque chose que l’on connaît, mais que l’on voit avec un regard neuf : c’est peut-être une des raisons qui a amené le Seigneur à dire qu’il faut devenir comme des petits enfants car ils s’émerveillent facilement ! Le culte est donc aussi un lieu où on cherche à provoquer un nouveau regard émerveillé sur l’évangile.

 

Cependant, il faut guetter le danger d’un triomphalisme facile que nos contemporains occidental rejettent – et ils ont bien raison ! Il faut se méfier d’émotions que l’on allume comme un poste de télévision le dimanche matin à 10h00 … par association d’idées. Certains chants, certains accords peuvent déclencher un sentiment de bien-être et de « victoire » qui ne tiennent pas la route dès que l’on éteint l’appareil en quittant le culte. L’émerveillement doit être authentique, et conduire à mieux comprendre toutes les implications de notre confession de foi : Jésus-Christ est Seigneur.

 

 

 

Ü 2) Le bon combat

 

Aujourd’hui, plus que jamais, la nécessité du combat dans le service de Dieu doit faire partie intégrante de notre spiritualité. Un texte tiré du Nouveau Testament illustre  bien ce propos : Colossiens 1 v24 – 2 v7. Il est question de souffrances (v24) / de combat (v29 et  2v1) et de travail (v29).

 

J’ai introduit une prédication sur ce texte avec une affirmation un peu provocatrice : « Si tu veux rester zen dans la vie, alors choisis le bouddhisme. Mais si tu veux rester en phase avec la réalité, être réconcilié avec Dieu (le pardon des péchés) et recevoir la vie éternelle, il faut choisir le christianisme ». Certes Jésus nous promet sa paix (‘Je vous donne la paix … » Jean 14 v27 / « venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés … » Matt 11 v28 ). Mais Jean 16 v33 précise : « Je vous ai dit ces choses, afin que vous ayez la paix en moi. Vous aurez des tribulations dans le monde ; mais prenez courage, j’ai vaincu le monde ». Des tribulations sont à prévoir dès lors que l’on cherche à vivre de façon cohérente en tant que chrétien dans un monde en rébellion contre Dieu.

 

Approfondissons donc la réalité du combat.

 

1) Paul explique aux Colossiens que ses souffrances sont « pour vous »  (v24) et que « ce qui manque aux souffrances de Christ, je l’achève en mon chair (…) pour l’Église ». Il ne s’agit pas bien sûr de l’expiation de nos péchés, mais des souffrances qui accompagnent l’annonce de l’évangile. Paul en parle en long et en large dans 2 Corinthiens 11.23-29. D’autres textes relient spécifiquement la souffrance et l’annonce de l’évangile, par exemple 2 Timothée 1.11-12 et 2 Timothée 4.5.

 

2) Paul mène un combat pour les chrétiens à Colosses et  Laodicée … même ceux qui ne l’avaient jamais vu ! Au bas mot, dans ce contexte, nous pouvons relever le combat dans la prière et la rédaction de ces lettres, mais avec l’aide de Dieu puisque nous ne combattons pas tout seul ! (Colossiens 1.29 – 2.1)

 

Dans ses deux lettres à Timothée, l’apôtre parle du bon combat (1 Timothée 1.18, 6.12 et

2 Timothée 4 v7). Ce bon combat est à distinguer donc du « mauvais combat » qui me semble le combat à ne pas mener car il est dirigé contre les personnes : « Nous n’avons pas à lutter contre la chair et le sang » (Éphésiens 6.12).

 

3) Paul évoque aussi le travail (v29). Tout ministère (c’est-à-dire, service) nécessite un élément d’effort. L’amour des autres n’est pas une émotion qui nous tombe dessus, mais des choses à faire pour le bien de la personne. Mais la promesse de 1 Corinthiens 15 v58 est extraordinaire : « Notre travail ne sera pas vain dans le Seigneur » car Jésus-Christ est ressuscité.

 

Mais pourquoi combattre ? Quelle est la finalité du bon combat ? D’abord, comme nous l’avons vu, c’est pour le corps de Christ, c’est-à-dire, le peuple de Dieu, la nouvelle humanité, l’Église (v24). Ensuite, c’est pour présenter à Dieu « tout homme devenu parfait en Christ »  (« parvenu à l’état d’adulte » selon la version du Semeur), « parfait » dans le sens que l’on cherche à parfaire l’œuvre de Christ en amenant les croyants à la maturité, par l’exhortation (l’encouragement) à l’instruction instruire (v28).

 

Un historien de l’église T.R. Glover a expliqué la croissance du christianisme au cours des premiers siècles par la phrase suivante « Ils ont mieux vécu, mieux terminé leur vie  et mieux pensé que les païens ». Cherchons à faire de même : « Non deficiam » : « Je n’abandonnerai pas » par la grâce de Dieu (Philippiens 1.6).

 

 

 

 

Ü 3) Le refus de la division sacré – profane

 

Il y a quelque temps j’ai acheté dans le quartier latin à Paris un petit livre philosophique intitulé « La religion » (René Sitterlin). Dès le début l’auteur fait une affirmation que je n’ai pas pu accepter en l’état : « Ainsi, quelle que soit la religion considérée, l’observation confirmera qu’elle divise le monde en deux catégories : le sacré et le profane. »

 

Or je n’ignore pas que c’est une grille d’analyse standard depuis les travaux du sociologue Emile Durkheim. Et il est vrai que cette distinction fait partie de la révélation progressive de Dieu auprès du peuple d’Israël, car Il a dû faire comprendre la distinction entre ce qui est pur et ce qui est impur, il a fallu la séparation de l’espace cultuel (le tabernacle, le temple) en lieu saint puis un lieu très saint avec un accès réservé aux prêtres purifiés et protégés par le sacrifice d’animaux. Il fallait par cette pédagogie que les êtres humains apprennent que Dieu est le Tout-Autre.

 

Et pourtant, cette distinction sacré/profane disparaît dans la perspective de la Nouvelle Alliance.

En ce jour-là, on mettra sur les clochettes des chevaux : « Consacré au SEIGNEUR ! » Et les marmites dans la maison du SEIGNEUR seront comme les calices devant l’autel. Toute marmite à Jérusalem et dans Juda sera consacrée au SEIGNEUR (YHWH) des Armées; tous ceux qui offriront des sacrifices viendront s’en servir pour la cuisson. (Zacharie 14.20-21)

 

« En ce jour-là » : Zacharie prononce ces mots seize fois au cours des trois derniers chapitres de son livre. « L’Éternel sera le roi de toute la terre ; en ce jour-là, l’Éternel sera le seul Éternel. »  (Zacharie 14.9)

 

Que verrons-nous donc « en ce jour-là » ?

  • Les chevaux (les instruments de guerre des ennemis) porteront désormais sur leurs grelots la même inscription « Consacré au Seigneur » (ou « Sainteté à l’Éternel » selon la traduction) que l’on trouve sur la tiare du souverain sacrificateur (Exode 28.36).
  • Les marmites du temple seront aussi saintes que les coupes utilisées pour asperger le sang des sacrifices.
  • Même toute marmite d’usage courant servira au culte.

En un mot, il n’y aura plus de distinction entre le sacré et le profane !

 

Un monde utopique ? Mais pas du tout ! Non, c’est le monde bien réel que Dieu inaugurera à la fin de l’âge présent. Mais le Jour commence à se manifester dès la venue de Jésus sur la terre : c’est encore Zacharie qui le dit ! (Zacharie 9 v9).

Aujourd’hui, là où Jésus est reconnu comme roi, le royaume de Dieu fait irruption dans ce monde ! Il s’ensuit que nous, les chrétiens, nous devons vivre dès maintenant avec les valeurs du royaume éternel – et par-dessus tout, éliminer toute distinction entre le sacré et le profane ! « Et quoi que vous fassiez, en parole ou en œuvre, faites tout au nom du Seigneur Jésus, en remerciant Dieu le Père par lui. »  (Colossiens 3.17).

 

Notre spiritualité est tout autant à vivre à la maison, au travail, sur le quai du métro ou au barbecue organisé par les voisins que lors du culte dominical. Nous ne rentrons pas dans la présence de Dieu au moment de la louange dimanche matin (comme certains chants le prétendent). Le culte nous permet d’adorer Dieu ensemble, mais sa présence doit être une réalité à tout moment de notre vie (1 Corinthiens 10.31). Il n’y a plus de division sacré – profane pour le chrétien. Cela ne remet pas en question bien entendu le respect de la laïcité dans l’espace public institutionnel (à ne pas confondre avec la liberté de manifester notre foi dans l’espace public citoyen), mais la loi n’interdit pas la prière silencieuse et la relation avec Dieu même dans un strict cadre laïc !

 

Ü 4) La relation entre l’évangile et l’engagement social et humanitaire

 

Au cours des dernières décennies, les chrétiens évangéliques ont mieux réussi à faire la jonction entre l’évangile et l’action sociale dans leur spiritualité. Cela est en partie le fruit de la déclaration de Lausanne issue du Congrès international pour l’évangélisation mondiale) qui s’est tenu à Lausanne en juillet 1974 avec une participation de plus de 4000 chrétiens venus du monde entier. En voici l’article qui traite de ce thème :

Article 5 : LA RESPONSABILITE SOCIALE DU CHRETIEN:

Nous affirmons que Dieu est à la fois le Créateur et le Juge de tous les hommes; nous devrions par conséquent désirer comme lui que la justice règne dans la société, que les hommes se réconcilient et qu’ils soient libérés de toutes les sortes d’oppressions. L’homme étant créé à l’image de Dieu, chaque personne humaine possède une dignité intrinsèque, quelle que soit sa religion ou la couleur de sa peau, sa culture, sa classe sociale, son sexe ou son âge; c’est pourquoi chaque être humain devrait être respecté, servi et non exploité.

Là aussi nous reconnaissons avec humilité que nous avons été négligents et que nous avons parfois considéré l’évangélisation et l’action sociale comme s’excluant l’une l’autre. La réconciliation de l’homme avec l’homme n’est pas la réconciliation de l’homme avec Dieu, l’action sociale n’est pas l’évangélisation, et le salut n’est pas une libération politique. Néanmoins nous affirmons que l’évangélisation et l’engagement socio-politique font tous deux partie de notre devoir chrétien. Tous les deux sont l’expression nécessaire de notre doctrine de Dieu et de l’homme, de l’amour du prochain et de l’obéissance à Jésus-Christ.

Nous ne devons pas craindre de dénoncer le mal et l’injustice où qu’ils soient. Lorsque les hommes acceptent Christ, ils entrent par la nouvelle naissance dans son Royaume et ils doivent rechercher, non seulement à refléter sa justice, mais encore à la répandre dans un monde injuste. Le salut dont nous nous réclamons devrait nous transformer totalement dans notre façon d’assumer nos responsabilités personnelles et sociales. La foi sans les œuvres est morte.

 

Je retiens cinq choses de cette déclaration.

 

(a) L’anthropologie biblique n’est pas dualiste dans le sens où Dieu s’intéresse autant au matériel qu’au spirituel (corps et âme/esprit). En revanche, cela n’implique pas que le temporel a autant de valeur que l’éternel.

 

(b) La grâce commune (la providence de Dieu) existe bel et bien. Jésus l’a enseigné : Matthieu 5.43-45. Paul l’a annoncé à Lystre Actes 14.17. La prière pour les autorités

(1 Timothée 2 v1-3) le présuppose.

 

(c) Il ne faut ni confondre ni séparer l’évangélisation et l’action humanitaire. Il s’agit d’actions distinctes mais non séparables. Notre Église a ouvert une boutique de commerce équitable à Paris : l’objectif numéro un c’est de venir en aide aux artisans et producteurs des pays en voie de développement, mais il n’en reste pas moins vrai que l’association Artisanat SEL a un impact spirituel dans ces pays et notre magasin nous ouvre des portes à l’évangile auprès des clients du magasin qui nous posent des questions sur notre engagement !

 

(d) Il faut assumer la tension entre notre solidarité humain et notre différence théologique. D’une part le deuxième commandement nous demande d’aimer notre prochain comme nous-mêmes. D’autre part nous devons veiller à rester fidèles à notre identité de chrétiens (Jésus a évoqué l’épée qui divise même au sein d’une famille (Matt 10.34-36).

 

(e) « Lorsque les hommes acceptent Christ, ils entrent par la nouvelle naissance dans son Royaume et ils doivent rechercher, non seulement à refléter sa justice, mais encore à la répandre dans un monde injuste ».

Mais comment faire cela concrètement ? La loi mosaïque propose trois moyens de réduire les inégalités (en étant lucides nous ne pouvons pas penser à l’élimination des inégalités dans un monde englué dans le péché). Voici ces trois moyens, avec d’abord l’application de l’Ancien Testament suivi d’une possible application contemporaine :

 

  • le don individuel (l’action individuelle / le parrainage d’un enfant)

 

  • les circuits économiques alternatifs (le droit de glaner / le commerce équitable)

 

  • la législation pour protéger les plus pauvres (la loi sur le jubilé / le lobbying par le Défi Michée en vue d’une amélioration de la législation).

 

En résumé, la proclamation de l’Evangile est centrale. Cela ne signifie pas que l’évangélisation soit prioritaire comme action. Si c’était le cas, on pourrait dresser une liste d’objectifs à réaliser et si n’arrivait pas à « engagement social », on pourrait se donner bonne conscience en disant qu’on a malgré tout accompli « l’évangélisation » qui était en tête de liste ! Non, à mon avis, l’évangélisation est centrale car la relation avec Dieu est au cœur de l’enseignement du Nouveau Testament. Et l’évangélisation est aussi centrale dans le sens où l’évangile est toujours annoncé à quelqu’un au centre d’un contexte social : l’évangélisation ne peut pas se faire dans le vide, et sans tenir compte de ce contexte.

 

Ü 5) L’insertion dans le fil rouge du récit biblique

 

La théologie évangélique s’intéresse de plus en plus à ce que l’on appelle la « théologie biblique ». Les Éditions Excelsis publient toute une série sous cette appellation, avec la définition suivante : « La théologie biblique cherche à rendre compte de façon synthétique du message théologique (…) de tel thème dans l’ensemble du canon biblique. Elle perçoit dans la Bible un fil conducteur, un centre ; elle cherche à y discerner les liens qui, de sa diversité, font une unité ».

 

J’ai la conviction qu’une spiritualité centrée sur l’évangile est en fait une démarche qui fait que le chrétien est conscient de vivre sa vie à l’intérieur du vaste panorama qui conduit de la création de l’univers à la gloire éternelle pour les rachetés, en passant par la chute et la rédemption en Jésus-Christ. Cette spiritualité consiste à vivre pleinement dans le monde sans être du monde, à assumer le rôle particulier préparé par Dieu pour chaque chrétien, en se motivant par le récit de tout ce qui a précédé le moment présent et par le récit de la gloire future tel que ce déroulement est raconté dans la Parole.

 

Cela dit, il est de notoriété publique que le contexte postmoderne refuse toute idéologie, toute histoire qui se veut explicative du monde, tout « méta-récit » (« on tient pour ‘postmoderne’ l’incrédulité à l’égard des métarécits.» selon Jean-François Lyotard).

 

Alors pourquoi insister sur le fil rouge biblique, le grand récit explicatif ?

 

  • D’abord pour présenter la vision biblique de l’histoire, tout simplement parce qu’elle est vraie. Selon la sagesse populaire : « chassez le naturel, il revient au galop ». Les gens sentent confusément que la vie a un sens, mais la plupart de nos contemporains n’ont jamais entendu le véritable méta-récit.

 

  • Pour s’opposer à l’idée du « c’est mon choix ». Que dire à quelqu’un qui affirme « Dimanche matin ma femme fait le marché, mon fils fait du vélo, moi je fais la grasse mat’ … et ton truc à toi, c’est la louange. C’est très bien pour toi. Tu as trouvé ta voie. ». Quant au christianisme, il ne s’agit pas d’une option parmi tant d’autres mais de la possibilité de rentrer dans la réalité de l’existence.

 

  • Pour désamorcer la critique du prosélytisme. La raison d’être de l’évangélisation n’est pas de faire venir les gens dans « mon » Église, dans « mon » groupe. Non, l’évangile nous invite à entrer dans le déroulement de l’histoire humaine. Et la croix reste bien au centre de cette proclamation : « Je n’ai pas eu la pensée de savoir parmi vous autre chose que Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié » (1 Corinthiens 2.2).

 

Au niveau de l’évangélisation, deux outils de communication mettent l’accent sur ce sens de l’histoire

-       Le concept Passerelles vers Dieu : le DVD permet d’organiser six soirées conviviales qui présentent le grand récit biblique (www.conceptpasserelles.fr)

 

-       L’Expo-Bible De la Parole à la peinture qui utilise des reproductions de grandes peintures pour illustrer le déroulement de la révélation progressive de Dieu à travers l’Ancien Testament puis le Nouveau Testament. (www.delaparolealapeinture.com)

 

 

Vivre ma foi avec une spiritualité centrée sur l’évangile, c’est donc vivre consciemment ma place dans cette grande fresque de l’histoire universelle !

 

Ü 6) La repentance.

 

La repentance serait-elle l’élément perdu de l’évangile qu’il faut remettre à l’honneur ? En tout cas, c’était le message de Jean-Baptiste (« prêchant le baptême de repentance pour le pardon des péchés » Marc 1.4).  C’était au centre de la première déclaration publique de Jésus (« Repentez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle » Marc 1 v14-15) et faisait partie de ce qui était pratiquement les dernières instructions du Maître (« Il est écrit que la repentance et le pardon des péchés seraient prêchées en son nom à toutes les nations » Luc 24.46-47). On constate la même importance attachée à la repentance par l’apôtre Pierre (Actes 2.38 à la Pentecôte) et par Paul (Actes 20.21).

 

Mais il faut bien comprendre ce terme pour saisir à quel point il est important à la fois dans l’évangélisation des non-chrétiens et dans l’édification des chrétiens. Appeler à la repentance équivaut à inviter quelqu’un à « changer d’avis » puisque le mot en grec (metanoïa) signifie littéralement « après-pensée », autrement dit, une nouvelle pensée. Changer d’avis, c’est adopter une modification complète de sa motivation fondamentale, de l’orientation de sa vie, parce que l’on se rend compte que l’on a une vision du monde, une « représentation mentale » qui est fausse. Quelqu’un qui se convertit pourrait l’exprimer ainsi :

Avant je pensais

- que Jésus était un personnage historique sans plus

- que je pourrais me débrouiller dans la vie par mes propres moyens

- que j’étais libre de vivre comme je voulais

Maintenant je pense

- que Jésus est le Fils de Dieu, le seul Seigneur

- que j’ai besoin de Dieu pour mener ma vie

- je dois vivre comme Dieu me le demande car c’est pour mon bien et que c’est         dans cette perspective qu’il m’a créé.

 

J’ai souvent souligné l’existence de trois textes des Actes des apôtres qui illustrent comment Paul a su adapter son discours à son auditoire : juifs, païens ruraux et païens intellectuels. Mais ces trois récits  incluent tous les trois un appel à la repentance ! À la synagogue à Antioche de Pisidie, l’apôtre a terminé son discours avec la mise en garde : « Ainsi, prenez garde qu’il ne vous arrive ce qui est dit dans les prophètes » (Actes 13.40). Devant les paysans de Lystre, Paul et Barnabas se sont écriés : « Nous vous exhortons à renoncer à ces choses vaines, pour vous tourner vers le Dieu vivant »  (Actes 14.15). Puis à Athènes, la capitale intellectuelle de l’empire, Paul a expliqué sur l’aréopage que « Dieu, sans tenir compte des temps d’ignorance, annonce maintenant à tous les hommes, en tous lieux, qu’ils ont à se repentir ». Actes 17.30).

 

En fait, tout au long du Nouveau Testament, on trouve cet appel à changer sa façon de penser. J’ai rempli une page A4, recto-verso, avec des versets qui vont dans ce sens ! Il faut se repentir pour devenir chrétien, et Paul était conscient de cet enjeu : « Nous démolissons les raisonnements et toute hauteur qui s’élève contre la connaissance de Dieu, et nous nous emparons de toute pensée pour l’amener, captive, à l’obéissance du Christ » (2 Corinthiens 10.5 NBS). Mais en tant que chrétien il faut continuer sur cette lancée pour rechercher la sanctification : « Soyez transformés par le renouvellement de l’intelligence afin que vous discerniez quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bon, agréable et parfait » (Romains 12.2).

 

La repentance est-elle un changement profond de la pensée ou s’agit-il d’un changement de comportement? Bien sûr, il faut que la repentance conduise à un changement de vie. Cela dit, la repentance vécue uniquement au niveau des émotions ne tiendra pas la route (la parabole du semeur le démontre amplement !). Un changement de vision du monde suppose le regret de ma vision précédente, de ma rébellion, de ma prétendue autonomie. C’est la raison pour laquelle le fait de regretter uniquement les conséquences de ses actes ne suffit pas : il n’y a pas eu de véritable repentance, de changement au niveau de sa conception de la vie devant Dieu.

 

Il est donc évident que ce n’est pas le mot « repentance » qui est important, mais le concept. Le mot est vieilli et risque de communiquer qu’il s’agit de regretter tel ou tel acte, ce qui est vrai mais insuffisant. Le cœur du concept,  c’est la reconnaissance qu’il faut vivre à la lumière de toute la révélation de Dieu. À partir de la définition de la foi donnée dans Hébreux 11 v1 (« Or la foi est une ferme assurance des choses qu’on espère, une démonstration de celles qu’on ne voit pas »), l’auteur de l’épître démontre dans ce chapitre que les « héros de la foi » n’avaient pas fait autre chose que de vivre selon la révélation de Dieu, quelles que soient les conséquences, la triomphe ou la fidélité dans le martyre. Se repentir, c’est avouer que l’on n’a pas cette vision de la vie et décider de l’adopter par la grâce de Dieu.

 

 

 

EN CONCLUSION…

 

La spiritualité chrétienne, c’est avant tout la relation avec Dieu rendue possible par la croix. Sauvés par la grâce par le moyen de la foi, les rachetés cherchent à vivre sous son regard bienveillant. Mais la façon de vivre cette spiritualité évolue avec le temps et elle est particulièrement visible au moment du culte,.

 

À ce niveau-là, j’ai déjà vécu deux types de spiritualité assez différents au cours de ma vie chrétienne. Quand j’étais jeune chrétien, le culte était assez formel même au niveau vestimentaire, avec peu d’échanges, car on gardait le silence dans la salle de culte. Sur le plan du comportement, la morale était assez rigoriste et frisait parfois le légalisme pour assurer la séparation d’avec le monde. Puis à partir de la fin des années 60, un nouveau style s’est progressivement imposé, qui puisait son inspiration à la fois dans le mouvement hippy, le mouvement charismatique et les bouleversements de mai 68. Ce culte se caractérise par ce que l’on appelle « la louange », une musique soft californienne qui ne déplaît à personne mais qui suscite une certain émotivité dans l’adoration.

 

En scrutant l’horizon, j’ai l’impression que dans quinze ans toutes nos églises auront adopté beaucoup d’éléments de ce que l’on appelle aujourd’hui « l’Église émergente ». Pourquoi cela ? Parce que les deux premiers styles d’Église que j’ai connus ont quelque chose en commun : il s’agit de sortir du monde, de se mettre dans une bulle chrétienne pour mieux affronter son « retour » dans le monde. L’approche émergente cherche au fond à faire le contraire, en réduisant la distance entre ce que l’on vit quand on est réuni  et ce que l’on vit dans le monde … pour mieux préparer les chrétiens à vivre 24/24 et 7/7.

 

Ces six caractéristiques d’une spiritualité centrée sur l’évangile que j’ai proposées dans cet atelier nous permettent de vivre notre foi avec lucidité, sérénité et enthousiasme. Ces caractéristiques forment un ensemble cohérent. C’est à chacun de voir comment les vivre dans son Église locale.

 

 

 

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