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Le discipulat et l’évangélisation : des activités intentionnelles ?

Le discipulat et l’évangélisation : des activités intentionnelles ?

Paru dans Théologie Evangélique n°3, 2017

(La version de la Bible utilisée = SEG21 sauf autre indication).

 

Quand on tape le mot « intentionnel » dans Google, il propose entre autres deux possibilités de recherche : « évangélisation intentionnelle » et « discipulat intentionnel ». Le moteur de recherche constate donc la fréquence de ce mot « intentionnel » dans le vocabulaire des évangéliques francophones. Et en cliquant sur ces liens des dizaines de pages sont proposées par des unions d’églises, des missions, des missiologues, des associations d’évangélisation, des implanteurs d’Église, des pasteurs, des évangélistes …

 

Voici quelques exemples de l’utilisation du terme « intentionnel » de provenances diverses, d’abord en ce qui concerne l’évangélisation, ensuite par rapport au discipulat :

 

  • Un livre intitulé L’Église intentionnelle[1] a été publié aux Éditions Clé

 

  • Une prédication à l’Église évangélique libre de de Saint Genis Laval (69) Dimanche 25 mai 2014 : « Romains 10.6-17 : pour une évangélisation intentionnelle ». La prédication fait référence au Parcours Vitalité proposé par la Commission évangélisation de l’EEV. La prédication affirme « Ce parcours propose 10 marqueurs pour aider à évaluer l’état de santé d’une Église. L’évangélisation intentionnelle est le troisième ». (Je précise néanmoins que si le document d’origine proposé par la Covenant Church aux Etats-Unis utilise l’expression « Intentional Evangelism », le document publié en français comporte l’expression « Une détermination à évangéliser »).

 

 

  • Sur le site toutpoursagloire.com[2] : « Dans les quatre points à travailler pour développer l’évangélisation, J.D. Greear a placé l’intentionnalité en premier. C’est un caractère crucial de l’évangélisation. Pour lui, l’évangélisation n’arrive pas par hasard, c’est une habitude qu’il faut cultiver. Être intentionnel par rapport à l’évangélisation, c’est mettre en œuvre une approche consciente. »

 

  • Sur le site Évangile 21[3] (https://www.thegospelcoalition.org/evangile21) « Cette tendance doit nous motiver à chercher à lier intentionnellement des amitiés avec des personnes qui sont différentes de nous, mais qui vivent ou travaillent dans nos sphères d’influence ».

 

  • Une prédication à l’Église Paris Métropole (Assemblée de Dieu) le 5 juillet 2016[4] : « L’expression convient tout à fait à Antioche, elle fut une Eglise missionnaire et intentionnelle. Intentionnelle dans ses choix, son orientation, sa vision et missionnaire dans sa manière d’impacter son environnement et le monde ».

 

  • Un article intitulé 6 mythes au sujet du discipulat sur le site le site disicples.fr[5] « Le discipulat est souvent compris comme étant une stratégie comme le “mentorat en tête-à-tête”, les “petits groupes” ou les “formations de discipulat en 12 semaines”. Plusieurs pasteurs et auteurs parlent de « discipulat intentionnel » pour se référer à ce genre de stratégie ou d’activité ».

 

  • Un article portant sur les Assises du Réseau FEF – Multiplier les leaders, les 25-26 janvier 2013, sur le site http://www.servir.caef.net[6] : « Martin SANDERS a ensuite abordé le processus de développement du leader. L’une des voies est le mentorat. Celui-ci est intentionnel, directif. »

 

  • Dans l’édito d’Action Missionnaire (la revue de France-Mission), No 143 (4e trimestre 2013), nous lisons « Mais on ne forme pas un disciple dans une salle de classe, ou sur les bancs d’une salle de culte le dimanche matin. Cela demande un investissement personnel et relationnel. Notre accompagnement doit être intentionnel et tendre résolument vers le but. ». Cela est explicité dans le dossier sur le sujet : « Jésus était intentionnel dans son appel (« je vous ferai pêcheurs d’hommes »), dans sa formation (« il en établit douze pour les avoir avec lui ») et dans son envoi (« faites de toutes les nations des disciples »). »

 

Ces quelques citations permettent d’observer que le mot « intentionnel » est utilisé dans un sens plus large que la définition usuelle du dictionnaire. Dans le dictionnaire Hachette on trouve les précisions suivantes :

  • Intention : Acte de la volonté par lequel on se fixe un but
  • Intentionnel : Fait délibérément.

On remarque que l’adjectif intentionnel se réfère à une action alors que dans plusieurs des phrases citées ci-dessus il s’agit d’une personne qui est décrite comme étant « intentionnelle », c’est-à-dire une personne qui a une intention. S’agit-il d’un anglicisme ? Certainement mais il s’agit néanmoins d’un néologisme car mes dictionnaires de la langue anglaise n’indiquent pas cet usage. Quel est le sens de cette famille de mots dans son usage missiologique évangélique ? On a parfois l’impression que l’on pourrait y substituer les termes « but » ou « objectif » mais parfois l’intention semble dépasser un objectif pour désigner même la réalisation de l’objectif. L’intention n’est pas un vœu pieux mais la mise en œuvre d’un projet qui conduira (inévitablement) à un résultat. Le site disicples.fr[7] explique ainsi le mouvement de multiplication de disciples (MMD) : « En tant que disciple, il est appelé à faire des disciples à son tour. Un mouvement est une action de l’Esprit Saint caractérisée par la reproduction soutenue de disciples (ou d’Églises) par multiplication (versus addition) dans un laps de temps court. Empiriquement, ce mouvement dépasse quatre générations dans l’espace de deux à trois ans. »

 

Puisque cet article se veut un examen de l’utilisation de ce vocabulaire, je propose d’utiliser la famille de mots basée sur la racine intention tout au long de ce document pour mieux examiner le fondement biblique de ce concept. Néanmoins, pour ne pas choquer les puristes de la langue française, je mettrai ces mots en italique tout au long de l’article. À ma décharge, l’utilisation de cette famille de mots reflète son usage si fréquent dans le monde évangélique, mais je ne cautionne pas son utilisation !

 

Mise à part donc les questions grammaticales, quelle est la question fondamentale soulevée par famille de mots? Il s’agit de saisir les contours de l’intentionnalité par rapport aux données scripturaires. Dans quelle mesure peut-on affirmer que l’on a des intentions en matière d’évangélisation et de formation de disciples ? Y a-t-il des domaines où l’idée même de l’intention ne convient pas car elle ne serait pas compatible avec la souveraineté de Dieu ? A contrario, existe-t-il des aspects de notre vie chrétienne où Dieu désire que l’on ait des intentions ? Peut-on accepter que l’intention de voir grandir une Église, par exemple, soit synonyme de résultats concrets ?

 

Dans cet article je vais proposer une thèse sur le sujet de l’intentionnalité, examiner son bien-fondé d’après le vécu de l’apôtre Paul dans les Actes, comparer cette thèse aux idées développées dans deux livres récents avant de revenir aux deux questions fondamentales :

Faut-il être intentionnel dans le discipulat ? Faut-il être intentionnel dans l’évangélisation ?

 

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L’histoire de William Carey est bien connue. Que ce soit un récit historique ou un mythe qui perdure, elle pose bien une question qui reste pertinente dans la réflexion missiologique jusqu’à aujourd’hui. C’est en 1786 que Carey (celui que l’on appellera par la suite le Père des missions modernes) souleva la question de l’évangélisation mondiale au cours d’une réunion de pasteurs. Il soutenait qu’il était du devoir des chrétiens de répandre l’Évangile à travers le monde, mais le respectable président de la réunion aurait rétorqué : « Jeune homme, asseyez-vous. S’il plaît à Dieu de convertir les païens, il le fera sans votre aide ni la mienne ». Cinq ans plus tard, devenu pasteur à plein temps, Carey publia un livre consacré à cette question : « An Enquiry into the Obligations of Christians to use Means for the Conversion of the Heathens » (« Un examen des moyens que les chrétiens doivent utiliser en vue de la conversion des païens »). En une centaine de pages, Carey brosse la base biblique de la mission, retrace l’histoire de ceux qui en ont donné l’exemple (comme les Frères moraves), fournit des statistiques concernant la population et les religions de tous les pays du monde, et propose la création d’une Société missionnaire baptiste.

 

Il me semble que la démonstration de Carey a été totalement reçue dans les milieux évangéliques aujourd’hui, que son plaidoyer sur la nécessité d’utiliser « des moyens » en vue de l’évangélisation d’hommes et de femmes du monde entier a été entendu et qu’un concept de la souveraineté de Dieu qui agirait sans la collaboration des chrétiens (cf 1 Co 3.9) a quasiment disparu. Mais le débat s’est déplacé aujourd’hui vers la notion d’intentionnalité : dans quelle mesure le chrétien doit-il évangéliser « intentionnellement » et former des disciples « intentionnellement » ? D’ailleurs on observe que les deux intentionnalités vont de pair : le disciple est défini comme celui qui évangélise intentionnellement, et l’évangélisation est définie comme l’activité intentionnelle de faire des disciples … qui vont intentionnellement faire d’autres disciples. On désigne souvent ce processus par le néologisme discipulat, même si ce terme ne comporte pas automatiquement la notion de multiplication.

 

Il est vrai que le grand ordre missionnaire semble aller tout à fait dans le sens de l’intentionnalité : « « Allez, faites de toutes les nations des disciples, baptisez-les au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, et enseignez-leur à mettre en pratique tout ce que je vous ai prescrit. » (« Faites des disciples parmi tous les peuples » (version du Semeur). Mt 28.19-20.

 

En revanche le petit nombre de versets du Nouveau Testament qui évoquent l’idée de l’évangélisation comme l’affaire de tous les chrétiens appelle à la prudence :

  • Colossiens 4.6 et 1 Pierre 3.15 invitent le chrétien à répondre aux questions qu’on lui pose
  • Philippiens 1.14 affirme que l’emprisonnement de Paul a eu comme résultat que « la plupart des frères et sœurs, encouragés par le Seigneur par mes chaînes, ont plus d’assurance pour annoncer sans crainte la parole ».
  • Actes 8.1-4 : ce texte raconte comment ceux qui avaient été dispersés dans les diverses régions de Judée et de Samarie, suite au martyr d’Étienne, « allaient de lieu en lieu et annonçaient la bonne nouvelle de la parole ».

 

Devant ce constat, Lesslie Newbigin, a apporté un élément de réponse intéressant :

 

Ce qui doit être dit, c’est que là où l’Église est fidèle à son Seigneur, la puissance du Royaume est présente et les gens commencent à poser la question à laquelle l’Évangile est la réponse. C’est pourquoi, je pense, les épîtres de St Paul contiennent tant d’exhortations à la fidélité mais aucune invitant à être actif dans la mission[8].

 

Cette réflexion de Lesslie Newbigin porte sur la relation entre le discipulat et l’évangélisation et elle pose autrement la question de l’intentionnalité. Il est vrai que le discipulat et l’évangélisation ne peuvent être séparés mais où se situe la priorité selon le Nouveau Testament ? Il semble que c’est bien du côté de la vie du chrétien si on se réfère au nombre de textes portant sur celle-ci et sur son impact dans l’entourage du chrétien. « Ayez une bonne conduite au milieu des non-croyants, afin que, là même où ils vous calomnient comme si vous faisiez le mal, ils remarquent votre belle manière d’agir et rendent gloire à Dieu le jour où il interviendra » (1 Pi 2.12). On peut légitimement se demander où est l’intentionnalité ici puisqu’il s’agit d’attendre que Dieu agisse.

 

La question reste donc entière : comment vivre la souveraineté de Dieu et la responsabilité humaine dans les deux domaines de l’évangélisation et le discipulat ? Comment concilier d’une part la conviction de Carey qui voulait chercher quels moyens utiliser pour la propagation de l’évangile et d’autre part la conviction (certainement mal exprimée) de celui qui s’opposait à lui au nom de l’initiative de Dieu ? L’interrogation n’est pas nouvelle et depuis toujours a poussé à la réflexion les tenants de toutes les grandes options doctrinales fondamentales – du déisme jusqu’au fatalisme et toutes les « gares du parcours » entre ces deux extrêmes. Sans avoir la prétention, bien entendu, de résoudre cette question de façon définitive, il me semble que la Bible nous indique une approche qui nous aidera à vivre concrètement et aujourd’hui la souveraineté de Dieu et la responsabilité humaine quand on aborde le sujet par le biais de l’intentionnalité.

 

Ma thèse est la suivante : Dieu prépare, appelle et envoie certaines personnes, en leur accordant des dons spirituels et naturels, pour qu’ils se consacrent à des missions précises :

  • l’envoi vers un pays, un peuple, une ville, un quartier
  • l’envoi avec une tâche précise : l’implantation d’Églises, la consolidation d’Églises existantes, la traduction de la Bible dans une nouvelle langue, la mise en place d’un hôpital ou d’une école et ainsi de suite. Et une partie importante de cette tâche sera de faire des disciples.

Il s’agit bien d’une vocation, perçue par la personne concernée et reconnue par ses pairs dans la foi, et ceux-ci vont souvent s’organiser pour que la personne ayant reçu l’appel puisse partir avec un soutien spirituel, moral et financier adéquat.

En revanche, une fois sur place, une fois engagé dans son ministère, c’est Dieu qui va conduire ses envoyés à réaliser leur objectif de façons qu’il n’est pas possible de prévoir à l’avance et qui tiennent de sa souveraineté. C’est ainsi que l’envoyé a le devoir de guetter les personnes que Dieu va mettre sur son chemin et de repérer les occasions qui se présentent à lui : c’est ainsi qu’il va reconnaître qu’il s’agit véritablement de la mission de Dieu. De même, en matière de formation de disciples, on peut mettre en place un certain nombre de projets, utiliser des manuels, se réunir en binômes et ainsi de suite, mais c’est Dieu qui va permettre au chrétien de se trouver dans telle ou telle situation qu’il doit affronter avec Christ et le responsable chrétien doit accompagner le disciple dans des situations parfois inédites qui vont servir à sa sanctification.

 

Mais est-ce que cela correspond à l’expérience de l’apôtre Paul ? Je propose que c’est effectivement le cas.

 

Le premier voyage missionnaire de Paul (Actes 13.1 – 14.28).

 

De par le Saint-Esprit l’Église d’Antioche reçoit l’ordre de mettre à part Barnabas et Paul  « pour la tâche à laquelle je les ai appelés » et ils sont envoyés, par le Saint-Esprit, sur l’île de Chypre. Ils décident d’annoncer la parole dans la synagogue, mais le récit de ce séjour chypriote porte surtout sur une rencontre tout à fait fortuite avec un prétendu prophète juif du nom de Bar-Jésus. Celui-ci les introduit dans l’entourage du gouverneur Sergius Paulus, « un homme intelligent » qui finit par se convertir à Christ.

Ensuite Paul et Barnabas traverse la mer pour arriver dans la Turquie actuelle. Malheureuse-ment Jean les quitte à ce moment-là pour retourner à Jérusalem. De leur côté Paul et Barnabas poursuivent leur route jusqu’à Antioche de Pisidie, où, très logiquement, ils s’adressent de nouveau au peuple juif de la diaspora dans la synagogue. Ils ne peuvent pas savoir cependant comment les choses vont se passer : la parole de Dieu se propage dans tout le pays mais ils sont chassés du terrotoire par des personnalités de la ville. La même chose arrive à Iconium, et ils sont obligés de se réfugier dans les villes voisines de Lystre et Derbe.

A Lystre une nouvelle rencontre fortuite ouvre la porte à une prise de parole publique de Paul : il s’adresse aux paysans lycaoniens pour leur présenter le Dieu unique, créateur, qui est à l’origine de leurs récoltes et qui remplit leur cœur de joie. Mais de nouveau son ministère est interrompu par l’arrivée de ses opposants d’Antioche et d’Iconium, et il est obligé de partir à Derbe. Ils évangélisent cette ville et font un certain nombre de disciples sans que Dieu juge nécessaire de préciser dans la Bible comment cela a été réalisé.

Pour terminer ce périple Paul et Barnabas retournent (on suppose de façon incognito) dans les villes de Lystre, d’Iconium et d’Antioche de Pisidie pour fortifier et encourager les disciples – notamment en enseignant que « C’est à travers beaucoup de difficultés qu’il nous faut entrer dans le royaume de Dieu ».

La conclusion de ce voyage est révélatrice. D’abord le texte précise qu’ils retournent à Antioche, « leur point de départ où on les avait confiés à la grâce de Dieu pour la tâche qu’ils venaient d’accomplir » : effectivement, c’est par la grâce de Dieu et conduits par le Saint-Esprit qu’ils ont accompli la tâche car ils ignoraient au moment de partir comment les événements se dérouleraient. Mais cela n’enlève aucunement leur conviction d’être envoyés par Dieu. Ensuite le texte ajoute que Paul et Barnabas racontent leur voyage à l’Église, en insistant sur le fait que c’est « ce que Dieu avait fait avec eux », et surtout que Dieu a « ouvert la porte de la foi aux non-Juifs ». Ils sont les instruments entre les mains de Dieu. Il était nécessaire qu’ils partent en répondant à l’appel de Dieu, mais leur ministère consistait surtout, et continuellement, à capter les circonstances dans lesquelles Dieu les avait conduits pour qu’ils annoncent la parole.

 

Le deuxième voyage missionnaire de Paul (Actes 15.36 – 18.22).

 

C’est Paul qui lance le deuxième voyage missionnaire en proposant à Barnabas de retourner voir les frères « dans toutes les villes où nous avons annoncé la parole du Seigneur » (15.36). Il s’agit bien d’un projet intentionnel d’aller vers certaines villes avec un objectif clair : fortifier les Églises (15.41). Et malgré le désaccord déchirant avec Barnabas, Paul ainsi que Silas dont il a fait le choix comme co-équipier partent, recommandés par les frères à la grâce du Seigneur (15 .40), ce qui constitue une forte indication du consensus par rapport au projet intentionnel de Paul.

 

Ils se rendent donc à Derbe et à Lystre et ils font la connaissance de Timothée dont ils n’avaient visiblement jamais entendu parler en partant d’Antioche. Paul décide de l’embaucher pour son équipe et le fait circoncire en raison de l’ambiguïté de son statut (mère juive et père grec) – une décision étonnante vu la décision du conseil de Jérusalem qu’ils viennent de vivre, mais qui s’explique par le pragmatisme de Paul devant cette situation précise.

 

La suite de l’histoire démontre l’impossibilité d’être intentionnel jusqu’au bout, à partir du moment où on croit que Dieu est capable de fermer et d’ouvrir des portes, de conduire par les circonstances que l’on ne pourrait pas imaginer au moment de partir en mission. Le Saint-Esprit empêche Paul et ses compagnons d’annoncer la parole en Asie, puis d’entrer en Bithynie, et finalement Paul reçoit la vision du Macédonien qui lui demande instamment : « Passe en Macédoine et secours-nous ! ». Un petit détail est intéressant : Paul reçoit la vision, mais la décision est prise par l’équipe « concluant que le Seigneur nous appelait à y annoncer la bonne nouvelle » (16.6-10).

 

Une fois arrivés à Philippes, que devaient-ils faire ? Comment annoncer la Parole à cette population européenne ? Certes Paul a pu envisager d’apporter l’Évangile d’abord au peuple juif, comme lors de son premier voyage, mais il y avait un problème de taille : il n’existait pas de synagogue à Philippes. Dans ce contexte il me semble évident que Paul n’a ni élaboré une stratégie pour toucher les femmes d’affaires ni proposé à ses co-équipiers de lancer un ministère auprès des gardiens de prison. La rencontre avec Lydie, marchande de pourpre, s’est faite à un lieu de prière informel au bord d’une rivière, et la prison a été la conséquence d’un engrenage d’événements suite à la rencontre fortuite d’une servante avec un esprit de divination.

 

Obligés de quitter Philippes, Paul et Silas ont vécu par deux fois la même histoire, à Thessalonique et à Bérée : des discussions avec les Juifs à la synagogue, des conversions à la fois de Juifs, de Grecs craignant Dieu, de femmes de la haute société ainsi que des hommes – mais le texte ne nous renseigne pas sur la manière dont les non-Juifs ont entendu l’évangile ni sur les circonstances qui l’ont permis. Et dans les deux villes Paul et Silas finissent par être chassés de la ville par la racaille excitée par des Juifs jaloux du « succès » de Paul.

 

L’apôtre se déplace ensuite à Athènes, capitale intellectuelle de l’empire romain. De nouveau il dialogue avec les Juifs à la synagogue, mais aussi « sur la place publique avec ceux qu’il rencontrait » (17.17). Des rencontres non planifiées donc mais suite au constat de l’apôtre que ce genre de communication de l’évangile était possible à Athènes où « tous les Athéniens et les étrangers qui résidaient dans leur ville passaient le plus clair de leur temps à dire ou à écouter les dernières nouvelles » (17.21 version du Semeur). Suite à ces échanges Paul est invité (certains diraient convoqué) à se présenter devant l’Aréopage pour exposer ses idées de façon plus suivie.

 

Ensuite Paul se rend à Corinthe, où « il trouva » (littéralement) Aquilas et Priscille. Il décide de demeurer chez eux en exerçant son métier, et de nouveau il prend la parole à la synagogue pour chercher à convaincre les Juifs que Jésus est le Christ. Et de nouveau il est mentionné que des Grecs entendent également le message sans précision quant aux circonstances. Mais cette fois-ci il reste 18 mois dans la ville, car le Seigneur rassure Paul en vision nocturne qu’il a un peuple nombreux dans la ville et que par conséquent il doit parler et ne pas se taire. Comme cela s’est passé dans d’autres villes, les Juifs cherchent à chasser Paul, cette fois-ci en saisissant la justice mais ils sont déboutés par le tribunal. Finalement Paul revient à Antioche en passant par Éphèse.

 

Le troisième voyage missionnaire de Paul (Actes 18.23 – 21.8).

 

Paul part avec l’objectif intentionnel de fortifier les disciples (18.23). Il parcourt les hautes provinces de l’Asie (19.1), « les régions montagneuses d’Asie mineure » (version du Semeur) et arrive à Éphèse. Il y trouve (littéralement, mais généralement traduit « il rencontre ») quelques disciples qui ne connaissent que le baptême de Jean, rencontre évidemment pas prévue mais extrêmement utile pour que ces hommes deviennent vraiment des disciples du Seigneur Jésus. Ensuite Paul parle du « royaume de Dieu » dans la synagogue pendant trois mois, jusqu’au moment où il rencontre une telle opposition qu’il se retire et continue son enseignement dans l’école d’un certain Tyrannus, et cela tous les jours pendant deux ans. Il en a résulté que « tous les habitants de l’Asie, juifs et non-juifs, entendirent la parole du Seigneur » (19.10). Pourquoi est-il resté deux ans dans cette ville alors qu’il n’a fait que passer dans d’autres localités ? On a proposé plusieurs réponses à cette question : par exemple, le ministère de Paul était particulièrement fructueux dans la région, ou bien Paul a reconnu qu’il fallait davantage enseigner et former les chrétiens avant d’aller plus loin afin de consolider et pérenniser l’Église d’Éphèse (et les Églises de la région) suite au constat que les nouvelles communautés pouvaient être facilement la proie de faux apôtres ou faux docteurs. Quoi qu’il en soit, le texte est malheureusement laconique et n’érige rien en principe. On peut simplement affirmer que, encore une fois, l’apôtre s’est adapté à une situation qu’il a rencontrée car la suite du texte nous démontre qu’il n’a pas cherché à imposer le même mode opératoire dans les villes où il passera après Éphèse. Et justement, son ministère à Éphèse s’arrête de façon brusque suite à un autre événement non prévu, l’arrivée de quelques exorcistes juifs itinérants. De fil en aiguille, cet incident mène à la crainte de Dieu, plusieurs renoncent aux arts divinatoires et la parole de Dieu se répand de plus en plus. C’est alors que Paul fait des projets : « Après ces événements, Paul forma le projet d’aller à Jérusalem en traversant la Macédoine et l’Achaïe. ‘Quand j’y serai allé, disait-il, il faudra aussi que je me rende à Rome.’ Il envoya en Macédoine deux de ses aides, Timothée et Eraste, et il resta lui-même encore quelque temps en Asie » (Ac 19.21-22).

 

L’épître aux Romains jette un éclairage intéressant sur ces projets, car la suite illustre bien le caractère « fortuit », non planifié des événements. Cette lettre a certainement été rédigée peu après ce moment : un certain consensus se fait autour de l’idée que Paul l’a dictée à Corinthe, pendant son séjour de trois mois (Ac 20.3), chez Gaïus (Rm 16.23). Vers la fin de la lettre Paul demande aux Romains qu’ils prient (même qu’ils combattent dans la prière) pour ces projets (Rm15.30-33). Il leur propose quatre sujets de prière précis.

 

  • Qu’il soit délivré des incrédules      de Judée.                                    En effet, il en a été délivré … mais non sans problèmes ! Le récit se trouve       dans Actes 21.27-36 et 23.12-25. Il est particulièrement intriguant de constater       que l’exaucement de cette prière a nécessité le déploiement de 200       légionnaires, 70 cavaliers et 200 soldats armés de lances (Ac 23.23, version du

Semeur). On ne peut guère envisager que ce soit l’exaucement envisagé par l’apôtre.

 

  • Que la collecte soit bien reçue.

On n’a aucun écho que cette aide pour les chrétiens à Jérusalem, envoyée par les Églises fondées par Paul dans les villes à majorité païenne, n’a pas été bien reçue. Cela n’était pas acquis d’avance : Paul désirait que ces dons soient compris comme un acte de solidarité mais les chrétiens de Jérusalem auraient pu dire « Nous n’avons pas besoin de leur argent. Les goyim essaient d’acheter notre approbation ».

 

  • Qu’il puisse arriver à Rome, le cœur plein de joie.

Oui, cette prière a également été exaucée. Mais il a fallu passer par deux ans d’emprisonnement à Césarée, par un appel à César, et par un naufrage (la seule note positive étant que le voyage a pu se faire aux frais de l’empereur !).

 

  • Qu’il jouisse au milieu des chrétiens de Rome de quelque repos.                                            C’est le cas de le dire car il est assigné à résidence !

 

Cet excursus vient conforter la thèse qu’il n’est pas interdit de faire des projets, mais comme toujours c’est Dieu qui décide du déroulement des événements, selon son plan secret. Dieu exauce nos prières mais pas forcément de la manière dont nous l’aurions envisagé ! « L’homme fait des projets, mais celui qui a le dernier mot, c’est l’Eternel ». (Pr 16.1 version du Semeur). « Il y a dans le cœur de l’homme beaucoup de projets, mais c’est le plan de l’Éternel qui s’accomplit » (Pr 19.21).

 

Mais revenons au troisième voyage de Paul : suite à l’émeute provoqué par les orfèvres d’Éphèse, il part pour la Macédoine (où il a de nombreuses occasions d’encourager les croyants) et il arrive en Grèce pour y passer trois mois. Après ce bref séjour, sa première intention est de s’embarquer pour la Syrie afin de rentrer à Jérusalem mais des Juifs forment un complot et l’empêchent de réaliser ce projet. Il retourne donc en Macédoine et depuis Philippes il fait la traversée jusqu’à Troas où il reste une semaine. De là il regagne Césarée après plusieurs escales, y compris une rencontre avec les anciens d’Éphèse à Milet.

 

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La conclusion qui s’impose par la lecture de ces récits concernant l’apôtre Paul tirés des Actes des apôtres semble bien être la suivante : le chrétien est appelé à faire des projets, Dieu peut l’appeler à un ministère précis mais la réalisation de ce projet dépend surtout de l’action imprévisible de Dieu à travers les gens rencontrées et le concours des circonstances dans lequel on se trouve. À la lumière de ce constat, examinons l’approche de l’évangélisation et du discipulat basée sur la notion d’intentionnalité telle qu’elle est développée dans deux livres qui ont connu un certain succès dans les milieux évangéliques :

 

  • L’Essentiel dans l’Église : Apprendre de la vigne et de son treillis de Colin Marshall et Tony Payne.[9]

 

  • T4T: A Discipleship Re-Revolution[10] de Steve Smith

 

Il est vrai que ces deux livres n’utilisent pas le mot « intentionnel ». Mais c’est bien l’idée qu’ils véhiculent, et il m’a semblé utile de les citer comme exemples car ils ont connu un certain succès au niveau de la diffusion, et, à mon sens, ils illustrent très bien cette tendance à raisonner en fonction de l’intentionnalité que l’on trouve fréquemment aujourd’hui dans les milieux qui encouragent la mission, l’évangélisation et en particulier l’implantation et le développement d’Églises.

 

 

« L’Essentiel dans l’Église : Apprendre de la vigne et de son treillis »

 

La quatrième de couverture présente ainsi la visée du livre : « La vision enthousiasmante de cet ouvrage aidera chaque Église locale à se concentrer sur l’essentiel : le discipulat, la formation, l’engagement de tous les chrétiens dans un « ministère de la Parole » et la diffusion de l’Évangile ».

 

L’exemple de William Carey que j’ai cité au début de cet article se retrouve au début du livre L’Essentiel dans l’Église :

« La mission est un devoir et un privilège pour toutes les générations de chrétiens. Sur cette base, il (Carey) lança le mouvement missionnaire moderne. Pour la plupart d’entre nous, la position de Carey n’a plus rien de polémique. Nous sommes d’accord sur le fait qu’il nous incombe d’envoyer des missionnaires jusqu’aux extrémités de la terre et de chercher à atteindre le monde entier pour Christ. Mais est-ce là tout ce que le texte de Matthieu 28 nous appelle à accomplir ? (…) C’est sur la base de l’autorité unique, suprême et universelle du Fils de l’homme que Jésus confie à ses disciples la mission de ‘faire des disciples’ de toutes les nations »[11]. Il s’ensuit une discussion du temps des verbes en grec, et les auteurs soulignent que l’impératif se trouve au niveau de « faites des disciples » alors que les verbes aller, baptiser et enseigner sont tous des participants présents. Ils en tirent la conclusion suivante : « Mais qu’en est-il de l’impératif ‘allez’ ? Traditionnellement (du moins après Carey), il a été compris comme un mandat missionnaire, un appel à envoyer des ouvriers pour l’Évangile partout dans le monde. (…) Or dans cette phrase, l’accent ne se trouve pas sur le fait ‘d’aller’. (…) Le grand commandement missionnaire ne vise donc pas fondamentalement la mission ‘au loin’, ailleurs, dans un autre pays. Il s’agit plutôt d’un commandement qui fait de l’ajout de nouveaux disciples le programme normal et prioritaire de chaque Église et de chaque disciple de Jésus-Christ[12] ».

 

Cette partie en italique attire notre attention sur ce qui semble primordial pour les auteurs – mais une comparaison avec la version anglaise est instructive : « It’s a commission that makes disciple-making the normal agenda and priority of every Church and every Christian disciple ». On constate que la traduction en français précise le sens avec deux mots qui ne se trouvent pas dans l’original « l’ajout » et « nouveaux ». L’original utilise le terme « disciple-making », construit à partir de l’expression « make disciples of all nations » de Matthieu 28.19. C’est une expression largement employée dans le monde anglophone et que l’on a parfois traduit au cours de ces dernières années par le mot « discipulat ». Il fallait bien trouver un vocable pour publier les livres traduits de l’anglais sur le thème de « disciple-making » sans avoir recours à des périphrases compliquées ! Mais l’usage de ce mot « discipulat » comporte un double inconvénient.

 

D’une part, ce mot « discipulat » n’est utilisé que dans les milieux chrétiens, ce qui ne contribue pas à la communication avec les non chrétiens. (D’ailleurs le seul usage de ce mot que j’ai trouvé sur internet en dehors des sites d’Églises et de missions se trouve sur top-philo.fr : « Discipulat nm. Stade final du Sentier de l’Évolution, où l’homme par l’expérience devient conscient de Soi ». À réfléchir !).

 

D’autre part il est possible de donner tout un sens au mot sans jamais l’expliciter, ce qui est le cas dans le livre L’essentiel dans l’Église. La version française a le mérite de lever l’ambiguïté de cette expression anglaise « disciple-making », en ajoutant le mot « nouveaux ». Une comparaison avec l’original m’a amené à constater que la traduction « faire de nouveaux disciples » a été très souvent adoptée par le traducteur. Mais cela n’a rien de surprenant puisque le mot « new » se retrouve parfois dans l’original : « À leur tour, les disciples devront faire de nouveaux disciples, à qui ils enjoindront d’obéir à tout ce que le Maître a prescrit » (page 15), ce qui est fidèle à l’original « make new disciples ».

 

Cette insistance sur l’évangélisation est omniprésente dans le livre : quelques phrases tirées du chapitre introductif en donnent le ton.

  • « Bien entendu, il ne s’agit pas de cesser d’envoyer des missionnaires qui prêcheront l’Évangile dans des contrées où il n’a pas encore été annoncé ; pourtant il nous faut aussi considérer la mission qui consiste à faire de nouveaux disciples come notre tâche prioritaire dans nos foyers, nos quartiers et nos Églises » (p 15-16).
  • « Être disciple, c’est avoir vocation à faire de nouveaux disciples » (p 15)
  • « Ce mandat – faire de nouveaux disciples – constitue le critère qui nous permet de mesurer si notre Église s’engage volontairement dans la mission voulue par Jésus-Christ. » (p 15).
  • Le titre « Ne passez plus votre temps à organiser des événements : formez des personnes » est développé de la façon suivante : « Si tous les membres de notre Église ont la possibilité d’être formés dans l’évangélisation, davantage de non-croyants participeront aux événements que nous organisons » (p 15-16).

 

En tout cas, on constate l’ambiguïté de terme « disciple-making » avec cette insistance sur le fait de faire « de nouveaux disciples » tout au long du livre. « En d’autres termes, le grand mandat missionnaire ne concerne pas seulement les Onze. C’est le programme de base de tout disciple de Jésus-Christ. Être un disciple, c’est aussi être quelqu’un qui fait d’autres disciples » (p 47). Et pourtant d’autres textes mettent bien l’accent sur la croissance spirituelle du disciple :

  • « Notre objectif est clairement d’aider chacun dans l’Église – qu’il rencontre des problèmes personnels ou non – à progresser en sainteté et dans la connaissance de Dieu. C’est précisément la raison pour laquelle nous proclamons Christ, ‘avertissant tout homme et en instruisant tout homme en toute sagesse, afin de rendre tout homme parfait en Christ’ (Col 1.28) » (p25).
  • « Une fois que l’Évangile est planté dans une vie et qu’il y prend racine, il poursuit sa croissance. Un fruit se manifeste dans la vie de la personne. Elle grandit dans l’amour et la piété, sa connaissance et sa sagesse spirituelle se développent, de telle sorte qu’elle marche désormais d’une manière digne de la vocation que le Père lui a adressée, pour sa joie et sa gloire. » (p41).

 

Dans ce domaine d’ailleurs, le livre a quantité de pages extrêmement utiles concernant la formation spirituelle au sein d’une communauté chrétienne et la nécessité d’éviter une structuration, une institutionnalisation et une professionnalisation ministérielle qui empêcherait chaque chrétien de grandir en tant que disciple et de contribuer à la croissance spirituelle de ses frères et sœurs dans la foi.

 

Mais qu’en est-il de l’intentionnalité ? Le livre cite un commentaire de Don Carson sur Matthieu 28.19 : « Cette injonction est d’abord adressée aux Onze, mais c’est en tant que disciples qu’ils en sont les destinataires (verset 16). Ainsi, ils constituent des modèles pour tout disciple (…) Tout disciple de Jésus a donc pour mission de faire d’autres personnes ce qu’eux-mêmes sont déjà – des disciples de Jésus-Christ.[13] » Il me semble qu’il est possible de repérer une certaine ambivalence dans ce texte. Quel est l’objectif exact du disciple ? Quand Carson écrit « Faire d’autres personnes ce qu’eux-mêmes sont déjà » s’agit-il de l’évangélisation ou de l’édification ? Certainement les deux – mais le Nouveau Testament nous autorise-t-elle la même intentionnalité pour les deux ?

 

Marshall et Payne sont bien conscients de ce dilemme. Après avoir examiné toute une liste de versets qui exhortent les croyants à parler de leur foi, ils concluent : « La plupart des références des épîtres que nous avons citées nous parlent de chrétiens qui échangent entre eux autour de la vérité de Dieu. Mais qu’en est-il de la communication de la Parole auprès des non-chrétiens ? Étonnamment le Nouveau Testament n’adresse que peu d’exhortations à des chrétiens ordinaires de transmettre l’Évangile à des non-croyants. Spécialistes et missiologues ont débattu de cet état de fait. Une raison possible tiendrait au fait que l’Évangile avançait irrésistiblement d’une région à une autre. Il faisait irruption avec puissance dans la société du 1er siècle, sauvant des personnes et formant des communautés unies à Christ. Inévitablement, les premiers chrétiens n’auraient pas pu éviter leur mission ‘d’évangélisation’, même s’ils l’avaient voulu. » (p52-53). Cette explication me semble un peu fragile comme base d’un livre où l’évangélisation est considérée comme l’activité prioritaire de chaque disciple. Ne faudrait-il pas prendre à bras le corps ce constat sur l’absence d’exhortations dans le Nouveau Testament ?

 

De toute façon, cette absence est compatible avec la notion de l’initiative de Dieu dans la conversion d’un être humain. Sans encourager la passivité des chrétiens quant à la nécessité du témoignage à apporter à ceux qui ne connaissent pas l’évangile, n’est-il pas d’abord du ressort de Dieu d’amener les non-chrétiens à la repentance et à la foi ? C’est ce qu’indiquent plusieurs textes du Nouveau Testament.

En ce qui concerne la repentance :

  • « Dieu a donc aussi accordé aux non-Juifs la possibilité de changer d’attitude afin d’avoir la vie » (Actes 11.18).
  • « Il (le serviteur du Seigneur v24) doit corriger avec douceur les adversaires : peut-être Dieu leur donnera-t-il de changer d’attitude pour connaître la vérité » (2 Timothée 2.25).

Et en ce qui concerne la foi :

  • « Personne ne peut venir à moi, à moins que le Père qui m’a envoyé ne l’attire » (Jean 6.44).
  • « En effet, c’est par la grâce que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi. Et cela ne vient pas de vous, c’est le don de Dieu » ((Éphésiens 2.8). »

 

À la lumière de ces textes, n’est-il pas possible d’envisager que l’expression « faire des disciples » signifie prioritairement « accompagner les convertis et les aider à grandir spirituellement » plutôt que « faire des activités d’évangélisation » ? Il me semble effectivement que l’accent principal du Nouveau Testament est mis sur l’accompagnement de chrétiens pour qu’ils grandissent dans la foi.

 

« Je suis le cep, vous êtes les sarments. Celui qui demeure en moi et en qui je demeure porte beaucoup de fruit, car sans moi vous ne pouvez rien faire » (Jean 15.5). Voilà l’enseignement de Jésus. Mais quel est le fruit dont il est question ? L’usage quasiment habituel du Nouveau Testament concerne la vie du croyant : « Le fruit de l’Esprit consiste en effet dans toute forme de bonté, de justice et de vérité » (Éphésiens 5.9), « Le fruit de la justice est semé dans la paix par ceux qui travaillent à la paix » (Jacques 3.18).

 

Néanmoins retenons que cette croissance spirituelle accompagnée du fruit de l’Esprit a des retombées quant à l’évangélisation : « Je vous donne un commandement nouveau : Aimez-vous les uns les autres. Comme je vous ai aimés, vous aussi, aimez-vous les uns les autres. C’est à cela que tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples : si vous avez de l’amour les uns pour les autres. » (Jean 13.34-35).

 

« Multiplication de Disciples: Et si nous mettions en pratique ce que Jésus nous a prescrit ? »

 

Depuis quelques années plusieurs livres ont été publiés et des sites internet créés pour parler de MMD (Mouvements de multiplication de disciples) et de MIE (Mouvements d’implantation d’Églises). La publication de ce livre en 2011 (en version anglaise) a déclenché un très grand intérêt pour son approche qui semble très prometteuse. Les chiffres sont mirobolants. Dans la préface de ce livre, David Garrison, un des promoteurs du concept MIE, parle d’un pays asiatique où le mouvement aurait vu 1.7 millions de baptêmes et l’implantation de 150 000 nouvelles Églises en dix ans. Qui ne voudrait pas voir cela dans nos pays occidentaux, et en particulier dans nos pays francophones ?

 

De quoi s’agit-il ? M2D (Multiplication de Disciples) est un processus qui mobilise et encadre tous les croyants pour qu’ils évangélisent leur entourage, pour qu’ils fassent de ces nouveaux convertis des disciples, en formant rapidement des petits groupes (envisagés comme des Églises). Un responsable plus mûr va développer des leaders qui à leur tour vont former ces nouveaux disciples à évangéliser dans leur milieu. Le but est d’aider chaque génération de croyants à former des formateurs qui pourront former des formateurs, et ainsi de suite… Le livre en anglais s’intitule T4T, c’est-à-dire « Training for Trainers » (La formation de formateurs).

 

Le livre souligne qu’il ne suffit pas d’être « membre d’Église » qui assiste fidèlement à des réunions assurées par un professionnel, le pasteur. Pour l’auteur, Steve Smith, le concept biblique du discipulat inclut un fort élément d’évangélisation. Dans le livre, Ying Kai, le pasteur à l’origine de cette explosion d’Églises dans le pays asiatique évoqué dans la préface, raconte son expérience et explique comment il a lancé la méthode. Au début de son ministère, il a enseigné l’essentiel de l’Évangile, au cours d’une soirée, à un groupe de chrétiens d’une Église rurale, en leur demandant d’aller enseigner le même contenu aux gens de leur entourage. À son retour huit jours plus tard, plusieurs avaient conduit des personnes à Christ, et un vieux paysan avait même vu onze personnes se convertir au cours de la semaine. Ying Kai leur a dit de donner à ces nouveaux chrétiens le même enseignement de base qu’il avait donné la première semaine, et il a procédé à une deuxième séance d’enseignement que le paysan devait apporter à ces convertis la semaine suivante. Entre temps, les nouveaux croyants devaient enseigner la première leçon à de nouvelles personnes qu’ils auraient amenées au Seigneur. Et le processus était lancé…

 

Ces réunions comportent toujours une formation en trois temps :

1) Un regard en arrière, pour faire le point sur la mise en pratique de la Parole de Dieu et pour célébrer les victoires.

2) Un regard en haut, en recevant les enseignements de la semaine.

3) Un regard en avant, en se fixant par la prière des objectifs pour la semaine puis en s’entraînant ensemble au sein du groupe afin d’être capable de communiquer l’enseignement reçu.

 

Avec M2D, le nombre de disciples, d’Églises et de responsables se multiplie rapidement, et les groupes deviennent des Églises après quatre ou cinq séances suivant la réception de l’Évangile. Les nouveaux croyants sont généralement baptisés durant le premier mois suivant leur profession de foi, voire pendant les premiers jours. On observe donc une rapide multiplication de disciples et d’Églises qui permet au mouvement de progresser plus vite que l’évolution de la population.

 

Il s’agit donc bien d’une méthode intentionnelle, c’est-à-dire une méthode à adopter et à suivre de façon délibérée. Faut-il emboîter le pas chez nous ? Plusieurs facteurs me poussent à émettre des réserves par rapport à l’adoption intentionnelle de cette approche dans nos pays occidentaux.

 

D’abord, et c’est un constat partagé par tous, il n’y a pas de trace d’une croissance exponentielle en Europe, même dans le ministère de ceux qui soutiennent M2D.  Peut-on expliquer cela ? S’agit-il d’un manque de foi ? S’agit-il, comme dans certains réveils du passé, du moment de Dieu pour ce pays asiatique en particulier ? Ou faut-il poser des différences de culture ? Par exemple, nous n’avons pas les éléments suivants dans notre culture européenne :

  • Le respect des « vieux » qui fait que l’on est obligé d’écouter respectueusement le témoignage d’un aîné
  • Le processus que l’on suit au pied de la lettre, sans le remettre en question.
  • L’absence de toute une histoire sociale bâtie sur le christianisme (les guerres de religion, les croisades, l’inquisition, le catéchisme, les luttes pour la laïcité …).

En effet, annoncer l’Évangile à un européen, c’est un peu comme si on présentait un homme à son ex-femme alors qu’ils sont divorcés depuis des années.

 

Deuxièmement, on constate généralement chez nous que le cheminement des gens vers la foi n’est pas en ligne droite, qu’il comporte des virages, des temps morts. Qu’il faut, selon le proverbe, « donner le temps au temps », qu’il faut accompagner le chercheur avec sensibilité et souvent avec persévérance quand il n’y a pas de signe de progrès !

 

Puis, troisièmement, comme nous l’avons déjà constaté, si on est convaincu que la nouvelle naissance est une œuvre du Saint-Esprit, il n’est pas possible d’insister sur le fait que le nouveau converti amène une autre personne à Christ dans la semaine qui suit sa conversion afin de lui transmettre ce qu’il reçoit comme enseignement de base, et en lui demandant de faire de même.

 

En résumé, il ne me semble pas possible qu’un chrétien puisse gagner quelqu’un à Christ intentionnellemen,t dans le sens où son intention sera automatiquement suivie d’effet. Il n’y a pas de garantie que quelqu’un se convertisse suite au témoignage d’un chrétien. La croissance d’une Église est organique. Comme l’apôtre l’a écrit : « J’ai planté, Apollos a arrosé mais c’est Dieu qui a fait grandir. Ainsi ce n’est pas celui qui plante ni celui qui arrose qui compte, mais Dieu, qui donne la croissance. » (1 Co 3.6-7). On peut faire certaines choses intentionnellement mais il semble exclu de penser que les résultats peuvent être garantis par cette activité intentionnelle. Au contraire, il y a le danger de culpabiliser le chrétien à qui on enseigne cette approche, au point où il oublie le fond (l’amour du prochain) au prix d’une méthode pragmatique qui manque d’assise biblique, et qui, en plus, ne semble pas adaptée à notre culture européenne.

 

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Faut-il être intentionnel ?

 

Compte tenu des récits et de l’enseignement du Nouveau Testament, et après examen de ces deux livres, il est temps de tirer quelques conclusions sur le bien-fondé mais aussi des limites de l’intentionnalité.

 

Faut-il être intentionnel dans le discipulat ?

 

Le mot disciple figure plus de 250 fois dans le Nouveau Testament, mais uniquement dans les quatre évangiles et le livre des Actes des apôtres. Il semble évident, au vu de tous les textes dans les Actes, que « disciple » et « chrétien » sont synonymes. Cela est confirmé par Luc lui-même : « Pendant toute une année, ils (Paul et Barnabas) participèrent aux réunions de l’Eglise, et ils enseignèrent beaucoup de personnes. C’est à Antioche que, pour la première fois, les disciples furent appelés chrétiens. » (Actes 11.26). Cependant, dans les épîtres du Nouveau Testament, les auteurs préfèrent d’autres termes que disciple ou chrétien, notamment croyant, frère, ou saint.

 

Or lorsque l’on constate qu’il y a environ 250 mentions du mot disciple dans le Nouveau Testament, et des épîtres entières qui parlent de la vie du racheté, on est amené à se poser la question : pourquoi autant privilégier dans la formation du disciple le seul verset de Matthieu 28.18-20 ? L’accent placé sur la vie du croyant dans l’ensemble du Nouveau Testament porte sur tous les aspects de sa vie, sans exception. Par conséquent il est appelé à refuser la division « sacré / profane » car toute sa vie doit être vécue coram Deo, devant Dieu, en présence de Dieu. « Et quoi que vous fassiez, en parole ou en acte, faites tout au nom du Seigneur Jésus, en exprimant par lui votre reconnaissance à Dieu le Père. » (Col 3 v17). « Ainsi donc, que vous mangiez, que vous buviez ou quoi que vous fassiez, faites tout pour la gloire de Dieu. » (1 Co 10.31). Si le disciple appartient à Dieu par la grâce, racheté par le sang de Jésus, ce désir profond de glorifier Dieu, implanté en lui, devient le nouvel objectif, la finalité, de sa vie.

 

Comment vivre donc une vie de disciple ? Mon analyse de tous les textes du Nouveau Testament m’a conduit à envisager quatre dimensions du discipulat[14] :

 

a Aimer Dieu et exprimer notre reconnaissance envers lui

 

a Lui faire confiance

 

a Lui obéir en combattant le bon combat

 

a Aimer son prochain comme soi-même, et surtout les frères dans la foi (Jn 13.35, Ga 6.10).

 

Où placer l’intentionnalité par rapport à ces objectifs ? Je propose qu’il convient d’envisager trois niveaux d’intentionnalité. Tout d’abord il est important qu’un bon enseignement biblique soit la norme dans la vie d’une Église : chaque Église doit être intentionnelle à ce niveau. Ensuite, il est possible de personnaliser cet enseignement par un suivi individuel ou en petit groupe (cela reflète une ancienne pratique de l’Église comme en témoigne la Didachè). Enfin, il faut savoir entourer le croyant lors de crises ou de moments de décisions cruciales ou de doutes par exemple, ce qui permet de concrétiser la réalité de la vie du disciple. Le pasteur ou le mentor sera vigilant pour repérer ces occasions importantes. Mais en même temps on mesure ici les limites de l’intentionnalité. C’est le Seigneur qui permet les événements de la vie qui vont servir de tremplin aux progrès spirituels du croyant, et cela demande discernement et souplesse dans l’accompagnement. L’objectif sera forcément intentionnel. La façon d’assurer la mise en œuvre de cet accompagnement peut varier d’une Église à l’autre.

 

Faut-il être intentionnel dans l’évangélisation ?

 

Nous avons déjà signalé le peu de versets du Nouveau Testament qui invitent le chrétien à évangéliser. Certes il ne faut pas mettre de côté l’importance du rôle des évangélistes, ceux et celles à qui Dieu a accordé ce don. Mais qu’en est-il des autres chrétiens ?  La réponse la plus bibliquement fondée serait certainement d’affirmer que chacun est appelé à mettre en pratique le deuxième plus grand commandement, selon l’enseignement de Jésus : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Mt 22.39). Pour mettre du concret dans le mot plutôt galvaudé « amour », il serait parfois utile d’utiliser une autre expression répétée à plusieurs reprises dans le Nouveau Testament : « faire du bien »

 

  • « Mais je vous dis, à vous qui m’écoutez: Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous détestent, bénissez ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous maltraitent. (…) Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle reconnaissance en avez-vous? En effet, les pécheurs aussi aiment ceux qui les aiment. Si vous faites du bien à ceux qui vous font du bien, quelle estime en avez-vous? » (Lc 6.27-28, 32-33).

 

  • « Recherchez toujours le bien, soit entre vous, soit envers tous les hommes. » (1 Th 5.15)

 

  • « Quant à vous, frères et sœurs, ne négligez pas de faire le bien » (2 Th 3.13).

 

Bien entendu, faire du bien n’est pas synonyme d’évangélisation, mais cet amour concret peut favoriser la réception de l’évangile et provoquer un intérêt de la part de son prochain. En effet, cette serviabilité crée du lien social, ce qui est tellement important vu que le relationnel est au cœur de notre vie chrétienne (comme il l’est d’ailleurs au cœur même de notre Dieu trinitaire). Chercher intentionnellement à faire du bien autour de nous devrait être tout à fait normal pour le chrétien. L’ajout du mot intentionnel soulignerait utilement (pour ceux qui aiment ce vocabulaire) la nécessité de sortir de façon consciente de la bulle de l’égocentrisme dans laquelle il n’est que trop facile de s’enfermer. Mais là encore, deux bémols se présentent. D’abord la mise en place d’une association de bienfaisance se fait forcément de façon intentionnelle, mais les usagers, les bénéficiaires, ne se commandent pas et il est plus que probable qu’il va falloir continuellement s’adapter à des situations nouvelles. Et deuxièmement faire du bien n’a pas besoin de structures. Il s’agit surtout de garder ses yeux et ses oreilles ouverts car les besoins sont toujours là, autour de nous (« Les pauvres, vous en aurez toujours autour de vous » Mc 14.7, version du Semeur, en citant Dt 15.11). De même, aimer quelqu’un implique le désir de lui parler de l’évangile, mais il faut guetter les bonnes occasions (Col 4.5), en évitant de jeter nos perles devant des porcs (Mt 7.6), car tout le monde n’est pas réceptif à tout moment. On peut donc chercher des occasions de faire du bien de façon intentionnelle, mais c’est Dieu qui crée ces occasions, qui met des gens sur notre chemin. Aux chrétiens de saisir ces occasions.

 

Deux sondages récents apportent un éclairage intéressant par rapport au témoignage dans le contexte français, en suivant le principe évoqué par l’apôtre Paul : « Je me suis fait tout à tous afin d’en sauver de toute manière quelques-uns » (1 Co 9.22).

 

Une première enquête a été réalisée en 2013 par la Commission évangélisation du CNEF (le Conseil National de Évangéliques de France) auprès des pasteurs évangéliques et des responsables d’associations d’évangélisation. 341 réponses ont été reçues et traitées. Cette enquête anonyme a permis d’analyser les résultats selon plusieurs critères : le type d’Église, l’âge des personnes interrogées, l’ancienneté dans le ministère, la taille de l’assemblée, le lieu d’habitation (l’Île de France, une grande ville, une ville de taille moyenne, une petite ville/une zone rurale). Cependant, très peu de spécificités significatives liées à ces catégories ont été observées.

 

En revanche, la Commission a trouvé significative la réaction à la question : « Quelles sont les meilleures formes d’évangélisation aujourd’hui ? ». La réponse la plus fréquente, loin devant les autres formes d’ailleurs, est la suivante : « Encourager les membres de l’Église à bâtir des relations avec des non-chrétiens » (87,6% des personnes interrogées).

 

Sans surprise, en réponse à la question : « Quels types de formation seraient les plus utiles dans le contexte contemporain ? », nous trouvons en premier lieu : « comment construire des relations avec les non-chrétiens et leur parler de l’Évangile » réclamé par 75,3% des sondés.

 

En 2015 la Commission évangélisation du CNEF a fait réaliser un deuxième sondage, cette fois-ci de façon professionnelle, en faisant appel à l’Institut de sondage BVA. Celui-ci a effectué le sondage auprès d’un échantillon de 1106 personnes, représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus. BVA précise : « La représentativité de l’échantillon a été assurée par la méthode des quotas appliqués aux variables suivantes : le sexe, l’âge, la profession du chef de famille et la profession de l’interviewé, après stratification par régions et catégories d’agglomération ». L’objectif du sondage était de déterminer comment le public aimerait être informé sur une religion (autrement dit, il s’agissait de l’évangélisation, mais sans utiliser le mot).

 

La conclusion de BVA a été la suivante : « Une grande majorité de Français préfère obtenir des informations sur une religion directement auprès de personnes de la communauté concernée », et notamment 23 % de la population a indiqué « parler autour d’un café avec une personne appartenant à cette religion » : ce chiffre monte jusqu’à 37% en ce qui concerne les 18-24 ans et 49% s’agissant des musulmans.

 

En matière d’intentionnalité, pour revenir au vocabulaire qui fait l’objet de cet article, il semble donc important d’encourager (voire de former) les chrétiens à développer de façon décidée et préméditée des relations saines avec leur entourage, et de prier pour des occasions de faire du bien et de parler de leur foi en Jésus. Mais comme le proverbe populaire le dit (sans avoir peur du mot !) : « Le chemin de l’enfer est pavé de bonnes intentions ». On peut avoir l’intention de faire quelque chose et ne jamais le faire. Même en substituant le mot plus rigoureux « objectif », on peut faire un constat similaire. D’ailleurs, l’étude déjà mentionnée réalisée en 2013 confirme cette observation. Certes 87,6% des sondés ont indiqué que la meilleure méthode d’évangélisation était « encourager les membres de l’Église à bâtir des relations avec des non-chrétiens » … mais seulement 13,7% étaient « tout à fait d’accord » par rapport aux 73,9% « plutôt d’accord ». Aux yeux de la Commission évangélisation, cela semble trahir un certain doute quant à la mise en œuvre de l’intention.

 

De toute façon, dans tous les cas de figure, le vécu sur le terrain n’est pas prévisible. Mais l’intention reste valable : celle de vivre en envoyés du Seigneur dans son milieu, avec passion (et non pas avec passivité), même si les résultats tardent à venir. Il est tentant de se lancer dans une activité plus visible (comme une campagne d’évangélisation) tout comme un syndicat sait qu’il n’y a rien de tel qu’une bonne grève pour mobiliser les troupes !

 

La formation intentionnelle doit comporter donc une bonne dose d’encouragement à garder l’objectif dans le long terme : accompagner ses amis au match, au cinéma, au café même s’ils ne posent pas de question sur la foi pendant des années, tout en leur rendant visite quand ils sont malades, et en leur témoignant de la sympathie ou de la compassion à l’occasion d’un deuil, d’un licenciement ou de toute autre épreuve. Pour ce faire, on aura recours à la prière avec instance (comme Élie, Jc 5.17-18), en se souvenant du verset : « Ils verront vos bonnes actions et loueront Dieu le jour où il interviendra dans leur vie » (1 Pi 2.12 version du Semeur).

 

Quelques conclusions sur l’intentionnalité.

 

Le concept d’intentionnalité est omniprésent sur les sites internet et dans les livres et articles évangéliques portant sur le développement de l’Église et sur le discipulat. Il est également très souvent évoqué lors de congrès, conférences et sessions de formation consacrés à ces thématiques.

 

Suite à un examen des données bibliques et compte tenu de notre culture européenne, en particulier francophone, il apparaît qu’il faudrait faire preuve de circonspection quant à l’usage de ce terme pour éviter de tomber dans des démarches purement pragmatiques. En particulier il convient de se rappeler les distinctions suivantes :

 

  • Au niveau de l’évangélisation : il faudrait distinguer entre la vocation suivie de l’envoi en mission de certains chrétiens et la mise en œuvre de leur ministère qui dépendra des personnes et des circonstances rencontrées sur le lieu de mission.

 

  • Au niveau de la formation de disciples : il faudrait distinguer entre l’essentiel de la vie du chrétien, définie en particulier par le Nouveau Testament, et les moyens possibles d’accompagnement d’un disciple qui varieront selon l’époque, le lieu, la culture environnante et le cheminement du disciple.

 

Il semble évident que l’usage du mot intentionnel laisse à désirer sur le plan grammatical : si les seuls évangéliques utilisent un mot dans un sens particulier, on peut craindre pour la communication. Et en plus si ce sens comporte la notion qu’il suffit d’être « intentionnel » (c’est-à-dire l’adoption d’un certain programme pour réaliser un objectif), cela ouvre la porte à un pragmatisme qui est loin de l’esprit de l’évangile, et peut facilement induire le découragement du « disciple » quand il n’atteint pas son objectif de la façon dont on lui avait proposé, voire promis, son accomplissement. En plus il existe le danger d’induire la culpabilité chez le chrétien en lui faisant comprendre qu’il n’est pas un bon disciple. Cette résurgence d’une certaine forme de légalisme n’est jamais absente dès lors que l’on confond la finalité (par exemple le nombre et la qualité de disciples ou d’Églises implantées) et les moyens humains pour y arriver. Il est légitime de désirer fortement cette croissance. il n’est pas légitime de penser qu’il suffit de suivre une méthode (même en invoquant la puissance de Dieu) pour y arriver.

 

En revanche, si le mot intention et ses dérivés traduit le désir de glorifier Dieu de façon délibérée, en évitant la paresse, la passivité et une vie chrétienne machinale, cela semble conforme aux exhortations bibliques. En tant que chrétiens évangéliques, attachés à l’autorité de la Parole, nous devrions être bien placés pour éviter de confondre le caractère conjoncturel de la responsabilité humaine avec l’action souveraine de Dieu.

 

« Le bien le plus précieux de l’homme, c’est l’activité » (Pr 12.27 version du Semeur).

« Si une maison n’est pas construite par l’Éternel, ceux qui la construisent travaillent inutilement » (Ps 127.1).

 

 

 

 

 



[1] DEVER Mark et ALEXANDER Paul LÉglise intentionnelle Lyon, Éditions Clé 2007

[2] Consulté le 26.09.16

[3] Consulté le 26.09.16

[4] Site le site topchretien.com consulté le 26.09.16

[5] Consulté le 26.09.16

[6] Consulté le 26.09.16

[7] Consulté le 27.09.16

[8] Lesslie Newbigin The Gospel in a pluralist society Eerdmans 1989 (page 119). Traduction dans Théologie Évangélique, vol 13, Numéro 2, 2014, pages 31-32 dans un article de Jacques Nussbaumer Y a-t-il un malentendu sur la notion de « mission » ?

[9] L’Essentiel dans l’Église : Apprendre de la vigne et de son treillis Colin Marshall et Tony Payne, Lyon, Éditions CLE, 2014 (traduction du livre « The Trellis and the Vine », Matthias Media, 2009).

[10] SMITH, Steve, T4T: A Discipleship Re-Revolution. Monument, CO, WIGTake Ressources, 2011. Traduit en français sous le titre M2D. Multiplication de Disciples: Et si nous mettions en pratique ce que Jésus nous a prescrit?, format Kindle.

[11] Op cit p13-14

[12] Op cit  p 15 (la partie en italique correspond au texte original).

[13] Tiré  de son livre Matthew dans la « the Expositor’s Bible Commntary » (vol 8), Grand Rapids, Zondervan 1984.

[14] Je développe ces quatre aspects dans mon livre Disciples 24/24, Éditions Farel, Marne-la-Vallée, 2015.

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